Journal
Le carnet d'une biographe
Ce que je découvre en chemin : une anecdote d'entretien, une recherche qui s'entête, une difficulté que je n'avais pas vue venir. Ce métier se raconte mieux par petits bouts que par grands discours.
Septembre 2026 · Une méthode
Écrire à deux voix
On croit souvent que le métier de biographe ne s'adresse qu'aux personnes âgées, pour raconter leurs souvenirs passés. C'est le cas le plus fréquent. Mais ce n'est pas le seul.
Écrire sa vie, c'est aussi une façon de comprendre pourquoi on réagit comme on réagit, d'où viennent les choses qu'on croit savoir de soi. Et pour cela, il n'est pas nécessaire d'attendre d'avoir quatre-vingts ans.
La méthode tient en deux temps, deux voix. D'abord la scène telle qu'elle a été vécue, avec les mots et la logique de l'âge qu'on avait. Ensuite le regard de l'adulte posé sur cet enfant-là, qui voit ce que l'enfant ne pouvait pas voir.
Je l'ai fait sur moi, dans S'oublier soi-même. J'y raconte une petite fille oubliée à l'école un soir d'hiver. Sur le moment, ce n'était pas un drame, et je n'en avais gardé qu'une image floue, rangée dans la case des souvenirs sans importance.
Moi, je n'ai pas paniqué. J'ai attendu. En silence. Triste. Juste un peu inquiète. On oublie les enfants silencieux. J'étais invisible, probablement. S'oublier soi-même
C'est en écrivant que le fil est remonté. Une amie m'avait fait remarquer que je commençais toujours par « ce n'est pas grand-chose, mais ». Je n'avais pas de réponse à lui donner. Elle était là, dans une salle de classe vide, chez une enfant qui dessinait en attendant qu'on se souvienne d'elle.
Voilà ce que ce travail apprend : une croyance sur soi ne vient presque jamais d'un grand drame. Elle vient de petites choses que personne n'a remarquées. Un père qui ne lève pas les yeux en entrant dans la pièce. Un compliment qui sonne comme une prison : « elle est si sage ». Des graines, partout, tout le temps.
Ce principe ne sert pas qu'à un chapitre : il structure un livre entier. Dans Une époque formidable, je raconte l'enfance et l'adolescence d'une femme née au début des années 70. Chaque souvenir est d'abord écrit par l'enfant qu'elle était, avec ses mots et sa logique. Puis, en italique, l'adulte qu'elle est devenue le relit. Les deux voix se répondent d'un bout à l'autre du livre.
Alors quand on me demande s'il faut attendre d'être au crépuscule pour faire écrire sa vie, je réponds non. Certains viennent pour transmettre. D'autres viennent pour comprendre. Le travail est le même, et il se fait à deux voix.
Septembre 2026 · Le travail qu'on ne voit pas
Ce que je cherche quand je n'écris pas
Une phrase m'a occupée plusieurs jours. Marcel m'avait raconté, sans s'y attarder, qu'il avait été réquisitionné pour aller travailler à l'usine. Il n'en avait aucune envie. Il n'avait pas le choix.
J'aurais pu l'écrire ainsi, en deux lignes, et passer au souvenir suivant. Le lecteur aurait compris, et n'aurait rien senti.
Alors je suis allée chercher : ce qui s'était passé dans cette usine-là, pendant ces mois-là. Pas la grande histoire qu'on apprend à l'école, mais les faits locaux, datés, ceux qui se déroulaient à quelques mètres de lui pendant qu'il tenait sa machine. Des articles, des archives, des photographies.
Le chapitre a changé de nature. Marcel n'était plus un homme qui subit une décision lointaine : il était dans un lieu précis, à une date précise, au milieu de choses qui arrivaient vraiment.
Je fais cela pour chaque livre. Pour écrire une époque, il faut savoir ce que la personne voyait, entendait, redoutait. Il m'arrive d'aller sur place, simplement pour regarder ce qu'elle regardait. Et pour les récits qui traversent la Seconde Guerre mondiale, ce travail devient indispensable : chaque famille a vécu sa version d'une histoire qu'on croit connaître.
Ces heures-là ne se voient nulle part. Elles n'apparaissent dans le livre ni en notes ni en références. On ne les lit pas : on les sent, dans la justesse d'une scène.
Septembre 2026 · Un commencement
Ce que j'ai découvert dans la cuisine de ma grand-mère
Il y a trente ans, j'ai posé un dictaphone à cassettes sur la table de sa cuisine. Nous parlions, j'enregistrais. Je ne savais pas que je commençais un métier.
Trois choses m'ont cueillie ce jour-là, et elles me servent encore aujourd'hui.
La première : elle avait toujours affirmé que sa vie n'avait rien eu de remarquable. C'était faux. Son enfance appartenait à un monde qui n'existe plus, et elle avait traversé la guerre. Ce qu'elle appelait ordinaire m'a tenue en haleine pendant des heures.
La deuxième m'a fait le plus grand bien. Elle m'a parlé de mon grand-père. Je l'avais connu enfant, mais mes souvenirs s'étaient effilochés, et les derniers étaient les plus nets : pendant les sept dernières années de sa vie, après un accident vasculaire cérébral qui avait changé son caractère, il était devenu sombre, parfois dur dans ses mots. C'est cet homme-là que je gardais en tête.
Elle m'a décrit quelqu'un de gentil, de passionné, d'amoureux. J'étais triste d'être passée à côté. Et reconnaissante de le retrouver, par elle.
La troisième m'a le plus surprise. Je connaissais ma grand-mère. Je ne connaissais pas la femme, l'épouse, la mère, ni l'enfant qu'elle avait été. Ses rêves, ses doutes, ses peurs : rien. Je l'ai découverte ce jour-là, et je ne crois pas qu'une personne qu'on aime puisse faire un plus beau cadeau.
C'est pour cela que je fais ce métier. Pas pour fabriquer des livres : pour provoquer ces trois moments-là chez d'autres, pendant qu'il est encore temps.
Août 2026 · Une recherche
Le jour où j'ai trouvé mon nom dans une liste de condamnés à mort
Je cherchais des dates. Des naissances, des mariages, le genre de chose qu'on va vérifier dans un registre pour caler une génération. Et je me suis retrouvée en pleine guerre des Chouans.
À l'école, on m'avait raconté la Révolution. Je n'en connaissais pas davantage, et certainement pas ce que j'ai lu ensuite : les colonnes infernales, l'ordre donné de tuer systématiquement, y compris les femmes, pour qu'elles ne puissent plus enfanter, et les enfants. Il m'a fallu plusieurs jours pour accepter ce que je lisais.
Puis je suis tombée sur cette liste. Des colonnes de noms, avec pour chacun une commune et une mention : cond. à m., condamné à mort, an II, par la commission militaire de Nantes ou de Savenay.
Mon nom y figure six fois. Biotteau Pierre, de Saint-Cyr-des-Gâts. Biotteau Pierre, du May. Biotteau Jacques, de La Pommeraie-sur-Sèvre. Biotteau Perrine, de Cholet. Biotteau Mathurin, du Fief-Sauvin. Biotteau Jean, de Bouzillé. Une femme parmi eux.
Je ne sais pas s'ils sont de ma lignée. Je sais qu'ils portaient mon nom et qu'on les a tués pour ce qu'ils étaient. C'est de cette recherche qu'est né Vieil Mur.
Le village, qui avait autrefois résonné du bruit des enfants jouant et des paysans travaillant la terre, se transformait en un champ de ruines. Une dizaine d'hommes, femmes et enfants étaient rassemblés, encadrés par des soldats républicains aux visages impassibles. Elle reconnut ses voisins, des amis, tous pétrifiés par la peur. Vieil Mur, page 48
Voilà pourquoi j'insiste toujours pour aller voir dans les archives. On commence par chercher des dates, et on finit par comprendre d'où l'on vient.
Une histoire de famille vous revient en tête ? Le premier rendez-vous est offert et n'engage à rien.